Percée RH majeure ou effondrement de l’intimité psychologique des travailleurs, la dernière innovation chinoise risque de faire des vagues. Pionnier du crédit social, apôtre de la reconnaissance faciale et de la surveillance généralisée, la Chine vient de faire un bon en avant qui s’apparente à un véritable saut dans l’inconnu, une innovation dystopique à souhait.

Bienvenue dans le meilleur des mondes. Déjà utilisé dans diverses entreprises d’Etat et une douzaine d’entreprises privées, la surveillance émotionnelle expérimentée à très large échelle consiste à équiper les salariés de capteurs logés dans les casquettes des conducteurs de trains à grande vitesse, des cadres en formation comme ceux des travailleurs à la chaîne. Les données sont transmises sans fil à un ordinateur central dont l’analyse indique en temps réel le niveau d’anxiété ou de colère. Il détecte les prémisses de dépression, mais aussi, avec une précision de 90%, la perte d’attention.

 

Des arguments liant performance et bien-être

L’objectif avoué – d’autres objectifs ou données collectées le sont peut-être moins – et de favoriser le bien-être, d’encadrer les formations et d’améliorer la performance individuelle ou collective. Eviter des erreurs dues au stress en basculant par exemple des employés sur des tâches moins complexes, ou encore les inviter à prendre un jour de congé. Mais aussi, par ricochet, doper les profits : 315 millions de dollars de profit pourraient avoir été générés à la State Power Zhejiang Electric Power depuis 2014 par ce programme. A moins que comme l’indique le MIT, les résultats du projets tel que présentés dans le South China Morning Post ne soient quelque peu survendus.

 

Un monde sous surveillance

Tandis que l’Europe s’inscrit dans la RGPD et les Etats-Unis dans la surveillance généralisée des emails (effective dans 78% des entreprises en général et plus de 92% du secteur financier d’après l’American Management Association), la Chine avance ses pions dans le monitoring de l’état psychologique des employés. Qiao Zhian, professeur de psychologie de gestion à l’Université normale de Beijing est monté au créneau à juste titre, assurant que sous couvert d’amélioration de la performance, la collecte de données (très) personnelles et le contrôle des esprits deviennent à portée de main. L’innovation donne de l’avance sur le plan économique, elle disrupte et oblige les retardataires à s’aligner. Le danger premier est donc que ce monitoring se révèle terriblement efficace : il sera transposé ailleurs. Et dans un monde globalisé, cela veut dire partout, donc aussi chez nous.

 

Partager nos données, so what ?

Scott McNealy, le cofondateur de Sun Microsystems avait déjà annoncé il y a 20 ans la fin de la vie privée sur internet par un retentissant “Privacy is dead, get over it!”. A cette époque, cela semblait davantage provocateur et révolutionnaire que visionnaire et ne concernait que les données personnelles échangées mais pas les données intimes. Les internautes semblent résignés à perdre chaque jour davantage de droits, au vu du peu de réactions suite au scandale Facebook /  Cambridge Analytica. Avec le projet chinois, clairement, une nouvelle étape est sur le point d’être franchie. Il ne s’agit plus de prendre conscience de l’absence du respect de la vie privée par nains et géants du web, d’accepter que nos navigateurs nous tracent et que nos smartphones nous espionnent – il est bien trop tard pour cela – mais d’autoriser qu’un jour nos employeurs plongent dans notre cerveau, au coeur même de nos émotions. Tour cela en temps réel et avec des conséquences professionnelles immédiates.

 

Une question existentielle pour les RH

Les RH vont donc devoir très rapidement faire face à un challenge que les informaticiens, les juristes et les marketers avant eux non pas réussi à relever. Faire face, ou plutôt rempart, aux dommages collatéraux que la déferlante technologique impose en prenant le monde de court. En clair notre inertie est telle que l’approche devient mainstream et tous les acteurs s’alignent avant que la riposte ne soit en place. Et il suffit de regarder attentivement les GAFAM pour se rendre compte que les RH sont le prochain terrain de conquête : Workplace par Facebook, Hire par Google, rachat de Linkedin par Microsoft, Uber a disrupté la relation employé, Amazon imposé son turc mécanique, Netflix a réinventé les RH… Le monde reste binaire : il est composé de technologies et de talents, de robots et d’êtres humains. Il est binaire pour le moment, mais il le sera moins dans le futur, car technologies et humains convergent. Il revient aux RH d’orchestrer cela, d’arbitrer en amont les grandes questions fondamentales impactant l’expérience employé. Pour le moment, nous avons le luxe de pouvoir y réfléchir, mais cela  ne durera pas forcément très longtemps.

 

Un mal individuel pour bien collectif ?

Les arguments des pro-monitoring psychologique sont légion. Plus de rentabilité, plus de qualité, plus de sécurité, plus de santé, et même des vies sauvées. La gestion des ressources humaines n’a-t-elle pas pour objectif de gérer l’humain comme une matière première, une ressource, ou de préserver le capital humain, de le protéger de lui-même ? Nous y voilà. Vous micromanager y participe, surveiller vos signes vitaux et indicateurs psychologiques c’est nous protéger tous. Bien sûr, il faut accepter et bien

marketer qu’il ne s’agit pas d’instaurer une police de la pensée telle que l’a décrite à George Orwell (1984), mais d’aller un peu plus loin que l’application Santé de votre Iphone. Gamifions votre activité physique, cliquez sur pleine conscience, dites donc vous êtes stressés faites une pause. Faire une pause, comme dans une relation ? Dans la Gig Economy grandissante (les estimations suggèrent  que le phénomène freelance pourrait représenter 70% du monde du travail en 2030), faire une pause c’est se séparer. Un mal pour un mal.

 

Se préparer

Le crédit social testé actuellement en Chine a déjà gamifié la responsabilité, en convertissant l’obéissance en jeu – des pays voisins y songent déjà. Le volet psychologique est autrement plus préoccupant car il ne s’agit pas de cibler les actes mais l’être. Le débat qui s’invite aujourd’hui est à ce stade simplement philosophique (pour nous occidentaux) mais il pourrait devenir stratégique demain. La robotisation, l’intelligence artificielle sont ainsi passés de lubie futuriste hier à curiosité expérimentale aujourd’hui et investissement stratégique pour demain. La convergence homme-machine étant inéluctable, le tout est de délimiter une frontière honorable, une intrusivité acceptable. En attendant la vigilance est de mise, l’investissement dans les soft skills recommandé, le mindfulness à découvrir, et le débat RH essentiel afin d’ouvrir les yeux sur ce futur qui nous entoure, qui nous étreint, et parfois nous éteint. Rester en éveil est le meilleur moyen d’éviter un réveil brutal.

 

Article initialement paru sur Forbes France le 4 mai 2018

Photo : Farvest


Publié le 14 mai 2018