Laure Belin et Thierry Verdoodt, tous deux managing partner chez NeuroLead évoquent la diminution des risques d'accidents du travail grâce aux neurosciences. Sans oublier les différentes actions mises en place pour optimiser, au mieux, la prévention par des formations. Ce qui ne fait que renforcer la sécurité de chacun au travail. 

Quelles sont les principaux risques d'accident du travail lié aux dynamiques comportementales ? Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

En général dans nos pays, les possibilités de réduction des risques au niveau technique et procédural des accidents du travail (AT) sont souvent déjà exploitées et la plupart des entreprises butent sur la limite des causes comportementales, qui représentent pourtant environ 80% des causes résiduelles d’accidents. Ces causes sont :

Individuelles : des états émotionnels mal gérés, l’empressement, la peur, l’absence de conscience du risque, mais aussi les habitudes (j’ai toujours fait comme ça) sont des causes fréquentes de conduite à risque dans les entreprises ; de même, certains types de personnalités sont plus à risques que d’autres. C’est une évidence pour Alain qu’il faut mettre sa ceinture et régler ses rétroviseurs avant de démarrer car il aime naturellement la prévoyance et la sécurité. Pour Pierre par contre, c’est une obligation encombrante et il pense qu’on exagère avec la sécurité routière. Non que Pierre soit un fou du volant mais sa motivation est plus centrée sur la liberté et l’aventure. Il est clair que Pierre présente un comportement à risque spontanément plus élevé. Il en est de même de François qui privilégie l’efficacité et pour qui la sécurité est souvent un frein ;

Relationnelles : influence du groupe (les autres font la même chose), rapports de force (illusion d’invincibilité par ex.), peur de perdre la face, etc ;

Managériales : manque d’exemplarité du manager, absence de création d’une culture sécurité, objectifs opérationnels irréalistes en contradiction avec l’objectif sécurité, etc ;

Organisationnelles : dysfonctionnements qui renforcent les comportements à risques comme par ex. la dilution de la responsabilité, une position entre le marteau et l’enclume, ou inversement une responsabilité démesurée.

 

Comment les neurosciences peuvent-elles diminuer ces risques ?

Tout d’abord, les neurosciences permettent cette lecture fine des comportements humains et d’analyser comment la culture de sécurité est appropriée et se traduit en comportements concrets au sein de l’entreprise. Ensuite, les outils favorisent le développement d’une conviction individuelle et collective sur la sécurité de façon à ce qu’elle devienne naturellement une évidence partagée par tous, qui se traduira par des comportements ou habitudes qui se subsisteront parce qu’il y aura une récompense (intégrité de la santé, valorisation, satisfaction personnelle, fierté…). Un cycle vertueux qui servira de base à l’interdépendance (appropriation collective et soutien réciproque des enjeux de sécurité).

 

Quelles sont les actions qui peuvent être mises en place ?

Au niveau préventif, nous procédons à un diagnostic et une analyse des facteurs humains de risque et recommandons des solutions sur mesure pour neutraliser ou réduire ces causes potentielles d’accident : formation des salariés ou de l’encadrement, ateliers sécurité, conseil en organisation, campagne de sensibilisation…

Egalement au niveau curatif, nous procédons à un diagnostic « à chaud » idéalement, pour débriefer l’accident avec les personnes impliquées. Le but est d’établir un diagnostic des causes comportementales éventuellement associées à l’accident et de remonter l’arbre des causes de ces comportements, puis d’en tirer les leçons.

Mais l’essentiel réside dans le renforcement de la conscience de soi, de la lucidité et les changements d’états d’esprit. Une démarche en trois étapes :

1. Orienter vers la récompense liée aux comportements de sécurité en renforçant l’intérêt personnel que chacun peut y avoir, y compris pour les risques modérés

C’est une étape incontournable : motiver les employés à penser sécurité en activant leurs motivations intrinsèques spécifiques pour qu’ils y trouvent une récompense directe.

Les tempéraments individuels vont réellement définir la sensibilité d’une personne aux comportements de sécurité ce qui fait que nous ne sommes pas tous égaux devant la sécurité : pour certains la sécurité va de soi, pour d’autres, c’est loin d’être un réflexe, pour d’autres encore, cela paraît ennuyeux et synonyme de perte de temps. D’où l’importance d’avoir une approche qui parle à chacun. Dans les ateliers, chacun identifie son tempérament, ses valeurs et les implications en terme de comportement à risque par rapport à la sécurité, mais aussi en quoi cette dernière peut être un bénéfice pour eux.

2. Renforcer la conviction pour que la sécurité reste ou redevienne une évidence, une priorité pour tous

Un individu adulte ne change durablement de comportement que parce qu’il a pu construire par lui-même une conviction forte sur un principe (en ayant fait passer l’information par ses neurones). Les recommandations et les conseils deviennent donc vite inefficaces si l’individu n’est pas ou peu demandeur. La méthodologie suivie ici est donc non pas de donner des conseils et de rappeler ces règles ou procédures qu’ils connaissent généralement, mais bien d’activer une réflexion innovante sur la sécurité et surtout de l’activer sur des angles qu’ils auraient tendance à éviter spontanément. Il faut créer une réflexion nouvelle qui va créer une conviction.

Ils sont amenés à développer une pensée élaborée, nuancée et rationnelle sur la sécurité en utilisant un outil de réflexion spécifique. Ils réfléchissent sur les croyances et obstacles qui les empêchaient de penser à la sécurité ou qui les freinaient pour accéder à l’interdépendance.

3. Identifier le signal pour augmenter la vigilance de chacun sur ses propres comportements à risque

L’objectif est d’attirer l’attention sur les signes comportementaux de facteurs de risques et les liens avec les AT, de développer une plus forte conscience de leurs propres comportements et de les mobiliser pour renforcer leur conscience d’eux-mêmes.

Par des réflexions de groupe, les participants sont amenés à observer 4 états à risque :

• « Nuage »: présent-absent, « dans les nuages », distrait, en pilote automatique, pas la tête à ça, trop confiant, ...

• « Tempête »: tenir bon, faire tout seul, excité, je veux  prouver, j’écoute peu, je force, j’y suis presque ou je ne sais pas mais j’y vais quand même,...

• « Tsunami »: submergé par la colère, inondé par la peur, abattu par le découragement, silencieux, dépassé, ...

• « Gelé »: rien ne va plus, épuisé, tétanisé, sans réaction, plus capable, figé...

Ces 4 états sont mis en relation avec le risque d’AT qu’ils entraînent (baisse de la vigilance, empressement, irrationalité, perte de la lucidité). Les participants se penchent sur leurs propres comportements à risques pour développer plus de conscience d’eux-mêmes, faire les liens entre ces 4 attitudes-comportements et le risque d’accident mais aussi trouver des moyens pour sortir de ces 4 états pour retourner au plus vite vers la vigilance.


Publié le 19 janvier 2017