Par Carlo Thelen.

Que ce soit en luxembourgeois, français, allemand ou anglais – la langue luxembourgeoise refait la une des journaux au Grand-Duché et ce notamment suite au dépôt des deux pétitions publiques n°698 et n°725 en août et en octobre de l’année dernière.

14.702 signatures pour la pétition n°698 qui demande que la langue luxembourgeoise devienne la première langue administrative impliquant d’ailleurs que l’ensemble des documents administratifs et judiciaires soient rédigés ou traduits en langue luxembourgeoise, contre 5.040 signatures pour la pétition n°725 contestant ce propos. Sans oublier la proposition de révision de l’article 29 de la Constitution du député Fernand Kartheiser, qui propose de  procéder à une modification ponctuelle de la Constitution (sachant que la nouvelle Constitution ne verra sans doute plus le jour pendant la période législative en cours) afin d’y perpétuer la langue luxembourgeoise une fois pour toutes.

Dans son avis relatif à cette proposition de révision, la Chambre de Commerce reconnaît l’importance de la langue luxembourgeoise, élément de patrimoine et d’héritage culturel, susceptible de constituer un vecteur de cohésion sociale précieux et d’intégration jouant un rôle de pont entre les communautés. Toutefois, la Chambre de Commerce estime que l’importance attribuée à la langue luxembourgeoise ne doit pas prendre une envergure disproportionnée, sous peine de transformer l’héritage culturel en une barrière culturelle.

L’un des défis majeurs relevés par le Luxembourg est donc d’avoir su faire cohabiter et travailler ensemble des milliers de personnes issues de pays et de cultures différentes, donnant au pays son caractère multiculturel et plurilingue, avec une économie orientée à l’international constituant aujourd’hui l’un de ses atouts majeurs.

C’est pourquoi, si la Chambre de Commerce soutient depuis toujours la promotion de la langue luxembourgeoise, qui peut constituer un facteur d’insertion, elle a toujours refusé que cette dernière constitue un obstacle à l’intégration et à la cohésion sociale. La Chambre de Commerce a en effet toujours prôné l’adoption d’une approche raisonnée et objective à l’égard de cette question, l’apprentissage de la langue luxembourgeoise constituant, selon elle, la deuxième étape d’intégration sociale, la première étant souvent l’intégration dans le tissu économique en tant que salarié ou entrepreneur.

La Chambre de Commerce plaide ainsi depuis de nombreuses années en faveur d’un régime linguistique flexible et en phase avec la réalité socio-économique et sociale du pays.

A ce titre, la Chambre de Commerce souligne que de récents projets de loi ont notamment permis l’usage de la langue anglaise dans certaines communications entre les professionnels et l’administration[3], ce qui constitue une preuve de pragmatisme face à la réalité socio-économique du pays, ainsi qu’un atout non négligeable vis-à-vis des acteurs économiques internationaux, notamment en matière financière. De même, l’administration autorise de plus en plus l’utilisation de la langue anglaise afin de faciliter les démarches administratives des personnes ne maîtrisant pas encore l’une des trois langues officielles du pays.

En conférant une inscription constitutionnelle au principe selon lequel la langue du Luxembourg est le luxembourgeois et que la loi règle l’usage des langues luxembourgeoise, française, et allemande, la Chambre de Commerce redoute que la proposition de révision ne rende plus difficile à l’avenir ce type de dispositions flexibles et novatrices dès lors qu’elles seraient susceptibles d’être contraires à la Constitution.

La Chambre de Commerce s’interroge par conséquent sur la plus-value réelle de la proposition de révision de l’article 29 de la Constitution, et craint qu’elle ne constitue plutôt un carcan entravant le pragmatisme en matière de régime linguistique, adressant ainsi un message plutôt négatif tant à l’adresse des résidents étrangers et des travailleurs frontaliers, que des acteurs économiques internationaux.

Afin de favoriser le développement de l’apprentissage de la langue luxembourgeoise, l’Etat devrait s’engager davantage dans la promotion et le développement d’une offre de cours de langue luxembourgeoise à un prix abordable, la mise à disposition de moyens encourageant l’apprentissage du luxembourgeois étant un jalon important dans l’intégration sociale des étrangers. A cet égard, il faut saluer le concept d’éducation plurilingue précoce que le gouvernement entend mettre en place dans les crèches afin de promouvoir le développement linguistique des enfants en luxembourgeois et en français.

Lors du débat au sujet des deux pétitions, qui avait lieu à la Chambre des Députés le 16 janvier dernier, le Gouvernement avait dévoilé ses premières idées sur les mesures à adopter pour promouvoir la langue luxembourgeoise. La stratégie qui en découle et qui a été présentée le 15 mars dernier se veut ambitieuse. Or, dans quelle mesure constitue-t-elle réellement un pas en avant ? Je citerais une demi-douzaine de mesures auxquelles je souscris sans réserve mais dont certaines existent déjà : l’instauration d’un crédit budgétaire pour soutenir les entreprises offrant des cours de langue à leurs salariés, l’indemnisation à hauteur de 50% par l’Etat des formations suivies aussi bien au Grand-Duché qu’à l’étranger dans le cadre du congé linguistique, le programme d’éducation plurilingue qui sera introduit dans les crèches à partir de la rentrée 2017/2018, le renforcement des cours de langue luxembourgeoise à tous les niveaux de l’éducation nationale, l’amélioration des capacités de formateurs dans la formation pour adultes et la création d’une journée nationale de la langue et de la culture luxembourgeoise.

Mais… une demi-douzaine reste une demi-douzaine ! Sachant que le Gouvernement en avance 40, les mesures pertinentes restent, à mon avis, relativement circonscrites en nombre. Quelles tâches journalières se verrait confiées ce fameux commissaire à la langue luxembourgeoise ? Combien de Luxembourgeois estiment qu’il est nécessaire que les institutions européennes répondent à leurs éventuelles questions en luxembourgeois ? Quid des coûts afférents ? Et finalement : qui composerait le numéro de cette fameuse « helpline pour les questions concernant la langue luxembourgeoise », 10e mesure de la stratégie pour promouvoir la langue luxembourgeoise ? Souvent, moins, c’est mieux ! La stratégie de promotion de la langue luxembourgeoise devrait s’appuyer sur quelques mesures apportant une réelle valeur ajoutée et répondant à des besoins réels plutôt que sur une multitude de mesures à l’effet incertain.

En même temps, il convient de faire l’inventaire de ces besoins. Dressons donc le portrait de la langue luxembourgeoise dans la société ! Tout d’abord, il y a lieu de préciser que le Luxembourg est reconnu comme un Etat trilingue dans lequel la langue luxembourgeoise a une place consacrée et ce depuis l’entrée en vigueur de la loi du 24 février 1984 sur le régime des langues qui dispose que « la langue des Luxembourgeois est le luxembourgeois » et qui érige de la sorte le luxembourgeois au titre de langue nationale. Ainsi, la langue luxembourgeoise peut devenir ce vecteur précité de cohésion sociale, sans pour autant devenir une barrière. Car ériger des barrières culturelles n’est pas une discipline luxembourgeoise et ne le sera jamais, espérons-le, notre pays étant caractérisé notamment par l’ouverture !

Un regard sur l’évolution de l’économie luxembourgeoise devrait suffire pour dissuader toute approche contre-productive : entre 1985 et 2011, deux tiers des emplois nouvellement créés ont été absorbés par la main-d’œuvre transfrontalière – l’économie a ainsi clairement besoin d’une main-d’œuvre étrangère, en général, et frontalière, en particulier. Ainsi, après les frontaliers et les résidents étrangers, les résidents luxembourgeois ne constituent que le 3e groupe dans l’emploi avec de très significatives différences sectorielles, l’administration publique occupant par exemple 97% de Luxembourgeois alors que le secteur de la construction n’occupe qu’environ 10% de Luxembourgeois. La cohésion sociale de demain appelle ainsi à une plus grande mixité. Il faudrait dès lors s’atteler à la dualité du marché du travail !

Dans les débats actuels, on oublie parfois que l’intégration des travailleurs étrangers passe principalement par la langue ou les langues employées sur le lieu de travail. En d’autres termes, l’intégration sociale passe souvent par le biais d’un emploi qui ne demande pas forcément la maîtrise de la langue luxembourgeoise. Aujourd’hui, le français est la langue la plus fréquemment utilisée au travail : 68,2% des personnes interrogées lors du recensement de la population en 2011 indiquent qu’elles parlent le français sur leur lieu de travail. Parmi les résidents de nationalité luxembourgeoise, le taux d’utilisation de la langue française au travail s’élève quant à lui à 61,3%. 44,9% des Luxembourgeois ont également indiqué utiliser l’allemand et 25,4% travaillent, entre autres, en anglais. La preuve que la première étape d’intégration sociale passe par l’emploi étant établie, nous devrions tous œuvrer en faveur d’un régime linguistique flexible et en phase avec la réalité économique et sociale du pays.

Ceci vaut aussi pour l’enseignement où l’apprentissage des langues demeure malheureusement toujours largement inadapté aux profils individuels des élèves. D’où le besoin de favoriser un apprentissage par niveaux pédagogiques des langues allemande et française, qui permet aux jeunes de choisir une langue dite « primaire », qui est enseignée de manière intensive, d’une part, et une langue « secondaire » qui exigerait un niveau de compétences moindre. Si nous arrivions, de cette manière, à préserver le multilinguisme – l’un des meilleurs outils de promotion économique du Grand-Duché – tout en évitant d’ériger des barrières par un régime linguistique trop rigide, rien ne devrait s’opposer à une intégration réussie des résidents et des travailleurs étrangers.

La langue luxembourgeoise n’est d’ailleurs pas – comme le prétendent d’aucuns – une langue en voie de disparition: le STATEC vient de confirmer que 70,5% des résidents sur le territoire parlent le luxembourgeois. D’un point de vue statistique, les craintes, si souvent exprimées, de la disparition de la langue luxembourgeoise ne semblent donc guère justifiées. Face à des perceptions ou interprétations erronées, il faut donc multiplier nos efforts pour faire cohabiter et travailler ensemble des milliers de personnes issues de pays et de cultures différentes, comme nous l’avons fait par le passé. C’est ainsi que nous pourrons contribuer à maintenir un des principaux atouts du pays, à savoir son caractère multiculturel et plurilingue, avec son économie orientée à l’international. Nos valeurs nationales d’ouverture, de dynamisme et de fiabilité sont aussi conditionnées par notre richesse linguistique. Conservons cet avantage compétitif inimitable !

Source : www.carlothelenblog.lu
Publié le 11 avril 2017