C’est parce qu’il définit lui-même l’expédition polaire comme un champ idéal pour une étude, que Pascal Lièvre, enseignant et chercheur en science de gestion, a décidé de s’intéresser aux situations extrêmes. Après tout, est-ce que le fait de démarrer une nouvelle activité ou de repenser la production entière d’une entreprise n’est pas considéré comme un peu extrême ? Les personnes que l’on appelle « managers » n’ont pas attendu le XXème siècle pour être confrontés à cette conjoncture. Le professeur explorateur partagera son expérience et ses bonnes pratiques le 20 novembre prochain, à l’occasion d’une nouvelle édition du Gala HR One.

Pascal Lièvre dirige aujourd’hui un programme de recherche sur ces questions concernant le management de l’extrême. C’est dans les années 90, alors qu’il travaille sur des questions de logistique à l’Université d’Aix-Marseille, lors d’une discussion avec ses collègues, qu’il a l’idée de faire de cette pratique originale, un terrain de recherche. Ses travaux, qu’il entreprendra tout d’abord sous l’angle de la logistique, finiront par s’élargir en observations vers le management de l’exploration. Canada, Groenland, et pays scandinaves font partie des destinations choisies pour les expéditions arctiques auxquelles Pascal Lièvre a participé dans le cadre de ses recherches.

 

De l’extrême d’une situation

Face à l’émergence d’un environnement économique de plus en plus incertain, il devient intéressant de se plonger dans l’étude des modèles de l’extrême. En effet, à travers ce contexte, les urgences et les crises deviennent de plus en plus récurrentes. C’est donc tout l’enjeu managérial qui est modifié en profondeur.

Par définition, une situation extrême évolue dans le temps et apparait comme présentant une certaine rupture par rapport à une mode de fonctionnement antérieur. Cet écart peut se situer entre un environnement antérieur et un actuel, mais également entre un contexte actuel et futur.

C’est la capacité à manager en état d’incertitude qui conditionne la performance des sociétés, et cette nouvelle configuration de l’économie devient alors une économie de l’innovation fondée sur la connaissance, qui en toute logique, est une sorte de prérequis à la capacité d’innovation de l’entreprise. Les règles du jeu sont modifiées, ; c’est au tour de l’innovation d’être la base sur laquelle se fonder, et non plus le prix ou la qualité.

 

Une gestion différenciée

Ces nouveaux types de gestions, qualifiées d’extrêmes, peuvent être voulues ou subies, mais également devenir des circonstances de crises si, par exemple, les incidents mineurs tendent à se multiplier, amenant petit à petit les acteurs à une position qui dépasserait leurs compétences. Mais est-ce que ces situations peuvent être considérées comme dangereuses, uniquement à partir du moment où le danger est avéré ?

Il convient de faire la distinction entre les risques vitaux et les risques symboliques, mais aussi entre les contextes hostiles au sens propre, comme au sens figuré, afin de pouvoir s’attarder sur la gestion des urgences où la question de la temporalité des décisions et des actions prend une valeur toute particulière.

 

Expédition et gestion de projet

Deux domaines qui semblent de prime abord éloignés, et pourtant, il suffit de creuser un peu pour qu’apparaissent les nombreuses analogies. Tout d’abord, dans les deux cas, le nombre de données inconnues est supérieur au nombre de données connues. En effet, l’identification des risques, dans un cas comme dans l’autre, est souvent très difficile, voire parfois impossible. Ensuite, il n’est pas inutile de préciser que la dépendance aux éléments hors de contrôle est forte, dans les deux cas, mais que la dépendance aux individus est encore plus forte. L’expédition et la gestion de projet sont deux modes d’organisation et de management propres qu’il est donc possible d’étudier et de comparer.

« Elle ne dure pas longtemps, la situation est relativement simple et le groupe restreint. Ce sont des actions collectives qui constituent un modèle de projet innovant. Qu’elles soient scientifiques ou sportives, les équipes se prêtent naturellement à la recherche car elles sont conscientes de leur caractère expérimental. Du coup, on peut mettre en œuvre des programmes relativement lourds, » précise Pascal Lièvre lorsqu’il définit l’expédition polaire.

Et si un projet, défini comme un ensemble d’actions entreprises afin d’atteindre un résultat, lui-même déterminé par les différents acteurs qui prendront part au projet, l’équipe ainsi que les membres qui la composent sont, quant à eux, l’autre partie à prendre en compte. En effet, le groupe et l’environnement qu’il va générer dépendra fortement de la spécificité de chacun des membres, mais également de ce qui constitue leurs craintes, leurs désirs, en passant par leurs différentes humeurs. Il faut donc prendre en compte que des réactions imprévisibles peuvent être déclenchées à tout moment, surtout lors de périodes d’inconfort.

Le choix de Pascal Lièvre s’est porté sur les expéditions polaires pour une bonne raison ; un projet de ce genre possède, en effet, tous les attributs d’une situation extrême de gestion, mais également des raisons de méthodologie qui font que, paradoxalement, il est plus facile de suivre ce type de projet que dans des secteurs plus classiques. La dimension scientifique est logiquement incorporée dans le milieu polaire, et ce type d’expédition en particulier, acceptera plus facilement la présence d’un chercheur sur son terrain, bien que de prime abord, une expédition soit vue comme plus sportive que scientifique.

 

Pratique d’une situation extrême

Lorsque des managers sont confrontés à ce type de conjonctures, il convient de mettre en évidence trois registres, qui vont leur permettre de porter une attention plus accrue à l’étude.

• La construction du sens : C’est en trouvant du sens à un contexte donné, que les acteurs qui y sont impliqués, peuvent choisir un comportement adapté, et même s’il existe différentes manières d’appréhender une situation, et qu’une vision objective ne va pas forcément s’imposer à chaque acteur, les événements extrêmes risquent, par définition, de radicaliser les visions subjectives des acteurs. De manière à pouvoir percevoir ces données de différentes manières, il faudra en analyser le degré d’engagement, mais également les attentes des acteurs impliqués dans l’activité.

• La capacité à mobiliser et combiner des régimes différents d’action : Cela sous-entend que différentes logiques doivent être mises en place afin de pouvoir gérer la planification et l’adaptation de la situation, mais également son exploitation et son exploration, principalement afin de ne pas perdre de vue que ces deux logiques peuvent, à leur tour, se combiner entre elles pour d’obtenir des résultats plus diversifiés et précis.

• Les connaissances expérientielles et scientifiques : C’est principalement lors des projets les plus innovants que les équipes sont forcées de devoir mobiliser des experts. Ces derniers vont donc écarter les membres de l’équipe de leurs compétences propres, en proposant les leurs. Il est malgré tout important de comprendre que les deux types de connaissances sont tout aussi importantes l’une que l’autre et qu’elles sont, lors d’une expédition polaire, nécessaires à la réussite d’un projet.

 

Le décalage de situation

Si le recrutement d’une personne va représenter des enjeux importants au sein d’une entreprise, parfois au même titre qu’une négociation délicate avec des clients et que ces deux types d’environnements peuvent être qualifiés d’extrêmes, le management de ces données peut alors devenir celui des ruptures et, par la suite, déclencher des apprentissages. C’est la perception des décalages par les acteurs impliqués qui va les façonner. Il n’est pas inutile de préciser que ce décalage résulte d’un écart entre une intention, et les conséquences effectives d’une action.

Le fait d’analyser des expéditions polaires et des situations extrêmes pour mieux comprendre la gestion de projet, pourrait amener à une nouvelle manière de penser. En effet, les deux concepts comportent des éléments de changement et d’innovation qui sont, à l’heure actuelle, des concepts dans lesquels nous évoluons sans cesse.

 

Nathalie Cruchet


Publié le 01 octobre 2018